
Annales historiques de la Révolution française Nº424 (2/2026)
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Le problème du rapport au temps des sociétés européennes à l’âge des révolutions a fait l’objet de deux approches historiographiques distinctes. Un ensemble important de travaux a insisté sur l’historicisation de l’actualité par les contemporains, tandis que d’autres historiens ont développé le thème d’une accélération du temps médiatique au cours de la décennie révolutionnaire. Cet article met en relation ces deux observations à partir de l’étude des temporalités de lecture de la presse franc¸aise en Espagne entre 1789 et 1807. L’article avance l’hypothèse que le resserrement de la périodicité médiatique et la diffusion des thèmes discursifs de l’accélération et de la rupture ont réactivé d’anciennes pratiques de lecture et de conservation des supports médiatiques, héritées de la culture politique européenne de la première modernité, qui valorisaient leur préservation dans le temps long et les identifiaient à des documents historiques. À partir d’archives inquisitoriales et judiciaires, ainsi que de sources de for privé, on documente d’abord la coexistence de plusieurs temporalités de lecture de la presse révolutionnaire, allant de l’urgence à la relecture sérielle plusieurs mois, voire plusieurs années après les évènements rapportés. On étudie ensuite les procédés de mise en archive des journaux et de gestion de l’information qui sous-tendaient matériellement ces temporalités hétérogènes. On montre enfin que les éditeurs parisiens avaient conscience de l’existence de telles pratiques de lecture, y compris auprès d’un public étranger, et qu’ils cherchaient à y répondre en proposant des genres hybrides entre le périodique d’actualité et l’histoire immédiate.
European societies’ relationship to time during the Age of Revolutions has been the subject of two distinct historiographical approaches. A significant body of scholarship has emphasized the historicization of current events by contemporaries, while other historians have insisted on the theme of an acceleration of media time during the revolutionary decade. This article connects these two observations by enamining the temporalities of reading the French press in Spain between 1789 and 1807. I argue the hypothesis that the tightening of media periodicity and the diffusion of discursive themes of acceleration and rupture reactivated older practices of reading and preserving media materials, inherited from the political culture of early modern Europe, which valued their long-term preservation and identified them as historical documents.