
Revue d'histoire des sciences (1/2026)
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Dans les textes qui accompagnent ou qui retracent l’introduction en Europe de l’inoculation de la petite vérole, différents acteurs apparaissent : l’opérateur, les familles en attente, les sujets protégés. La plupart sont nommés ; tous ont des traits qui les singularisent. Cependant aucun de ces textes ne mentionne celui ou celle sur qui aura été prélevé le pus variolique nécessaire. L’objet de cette étude est de chercher quel fut cet absent, ou quel il put être, avant de chercher les raisons pour lesquelles il fut retiré des récits et des témoignages. Après avoir rappelé les différents modes d’acquisition de ce pus, et après avoir souligné l’anonymat dont était régulièrement marquée la personne du donneur, l’étude recensera quelques cas index où apparaissent des noms et des visages. Ce parcours dans les textes permettra de mettre à jour deux facteurs, l’un politique et l’autre administratif, qui peuvent rendre compte de cette absence : le corps n’a pas d’existence politique clairement établie (il est un « commun ») ; l’inoculation, contrairement à ce que sera la vaccination, reste une relation de gré à gré, de particulier à particulier, sans strict contrôle tiers par des institutions. En élidant le donneur, l’inoculation admet la division des corps naturels, entités discrètes, comme lieux d’application de mesures sanitaires, d’entreprises marchandes, de transactions de gré à gré, mais aussi comme lieux d’exercice du pouvoir politique. Avec le cas index de l’inoculation du monarque, le corps politique de la personne du Roi devient le lieu de la réunion des corps naturels au terme de laquelle les corps naturels deviennent le seul et unique corps politique. L’inoculation apparait, pour ce qui est de la France, comme un geste sanitaire qui produit des effets politiques.
In the texts that accompany or recount the introduction of smallpox inoculation in Europe, various actors emerge: the operator, the waiting families, the protected subjects. Most are named, and all are endowed with traits that distinguish them. Yet none of these texts mentions the individual from whom the variolous pus was extracted. The aim of this study is to identify who this absent figure was – or could have been – before exploring the reasons for their erasure from accounts and testimonies. After outlining the different methods by which this pus was obtained, and emphasizing the anonymity that regularly marked the figure of the donor, the study will examine several key cases in which names and faces do appear. This textual investigation reveals two key factors – one political, the other administrative – that may account for this absence. The donor’s body lacks a clearly defined political status (it is a “common” body); and inoculation, unlike the later techniques of vaccination, remained a private agreement, a matter negotiated between individuals, without strict third-party oversight by institutions. By eliding the donor, inoculation accepts the division of natural bodies – discrete entities – not only as sites for the application of sanitary measures, commercial enterprises, and private transactions, but also as loci for the exercise of political power. In the exceptional case of the monarch’s inoculation, the King’s political body becomes the site where natural bodies are gathered into a unity, at the end of which the natural bodies are subsumed into a single political body. In France, inoculation thus appears as a sanitary act with political consequences.